Vous iriez consulter un médecin qui ne se tient pas à jour des avancées de sa discipline ? Un médecin qui vous soignerait exclusivement avec ce qu’il a appris à la faculté il y a trente ou quarante ans, sans jamais avoir ouvert une revue médicale depuis ?
Vous confieriez votre dossier à un avocat qui ignorerait les évolutions législatives des trois dernières décennies ? Qui plaiderait avec le code tel qu’il le connaissait à la sortie de l’université ?
La réponse est évidente. Non. Personne ne ferait ça. Parce qu’on considère, à juste titre, qu’un professionnel compétent se tient informé de ce qui évolue dans son domaine. Ce n’est pas un luxe. C’est le minimum.
Étonnement cette évidence ne semble pas être valide dans tous les domaines d’expertise.
Les modèles fondamentaux de la PNL ont été développés dans les années 1970 et 1980. Le méta-modèle, les ancrages, les sous-modalités, les niveaux logiques, le recadrage — tout cela date de cette époque. Ce n’est pas un reproche. Ces modèles étaient et sont toujours remarquables. Mais il est intéressant de se rappeler ce que signifie concrètement “les années 70-80.”
En 1975, quand Bandler et Grinder publiaient “The Structure of Magic”, on téléphonait avec un appareil à cadran rotatif, relié au mur par un fil. Pour appeler quelqu’un qui n’était pas chez lui, on rappelait plus tard. Il n’y avait pas de répondeur grand public.
La télévision proposait trois chaînes. On regardait ce qui passait, à l’heure où ça passait. Quand le programme ne plaisait pas, on éteignait le poste. La télécommande, pour beaucoup, c’était l’enfant le plus proche du téléviseur.
Pour écouter de la musique, on achetait un vinyle (on disait ces années-là, un 33 tours) ou une cassette. On découvrait un artiste parce qu’un ami vous prêtait un disque ou parce que vous tombiez dessus par hasard dans un hit-parade à la radio. L’idée d’avoir accès à cent millions de titres depuis sa poche n’était même pas de la science-fiction — personne ne l’imaginait.
Pour voyager en voiture, on dépliait une carte Michelin sur le capot avant de partir. Le copilote tournait la carte dans tous les sens. On se trompait de sortie et on ne le découvrait que vingt kilomètres plus tard. La notion de “recalcul d’itinéraire en temps réel” n’existait pas.
Pour prendre une photo, on chargeait une pellicule de 24 ou 36 poses. Chaque déclenchement coûtait de l’argent. On ne voyait le résultat que des jours plus tard, après développement. Et on découvrait alors que la moitié des photos étaient floues ou mal cadrées.
Tout cela vous fait sourire ? C’est normal. C’est loin. C’est un autre monde.
Maintenant, posons la question autrement. Ça ne vous semblerait pas étrange que quelqu’un, en 2026, utilise exclusivement les technologies de ces années-là ? Quelqu’un qui refuserait pas seulement de les remplacer, mais même d’y jeter un œil ? Qui dirait : “Mon téléphone à cadran fonctionne très bien, je ne vois pas pourquoi j’irais regarder ce qui se fait aujourd’hui” ?
On ne lui reprocherait pas sa nostalgie, on s’interrogerait sur sa curiosité.
Et bien en PNL, cette posture ne choque personne. Ou presque.
Les modèles fondamentaux ont le même âge que le téléphone à cadran. Et quand quelqu’un propose quelque chose de nouveau, un nouveau modèle, un nouveau protocole, une nouvelle façon de cartographier l’expérience, la réaction dominante n’est pas la curiosité. C’est l’indifférence. Parfois le soupçon.
Rarement l’enthousiasme.
La question n’est ici pas de demander à la personne d’abandonner ce qu’elle connaît et ce qui fonctionne. Il n’est pas non plus question de la pousser à adopter quoi que ce soit les yeux fermés. C’est une simple invitation au strict minimum que l’on exigerait de n’importe quel professionnel dans n’importe quel autre domaine : s’informer. Évaluer. Se faire un avis. Et si cette personne est un tant soi peu passionnée par la PNL, de se précipiter sur la nouveauté, ne serait-ce que pour la critiquer de manière fondée.
L’expérience de publier un nouveau modèle en PNL est, à cet égard, un révélateur précieux. Non pas du désintérêt des personnes — les praticiens curieux existent, et ils sont nombreux — mais de l’absence de structures conçues pour accueillir l’innovation.
Certes, il existe des conférences — l’ANLP organise depuis 2016 une conférence internationale, l’IANLP tient des congrès. Mais ce sont des espaces de partage de pratique et de formation continue, pas des lieux où un nouveau modèle est soumis à l’examen critique, testé par les pairs, publié dans des actes avec comité de lecture. La seule tentative de revue académique PNL — Current Research in NLP — a produit trois volumes entre 2008 et 2012, puis s’est éteinte. Et la conférence de l’ANLP s’arrêtera en 2026.
La différence entre “animer un atelier” et “soumettre un modèle à l’évaluation structurée d’une communauté” est fondamentale. C’est cette deuxième infrastructure qui n’existe pas. Les structures en place — écoles, fédérations, organismes de certification — sont des structures de transmission. Elles sont conçues pour enseigner ce qui existe déjà, pas pour accueillir ce qui émerge. Elles reproduisent. Elles ne produisent pas.
Ce n’est la faute de personne en particulier. C’est un fait structurel. Et ce fait a des conséquences : quand il n’y a pas de lieu pour la nouveauté, la nouveauté n’a pas de lieu. Elle flotte, sans cadre, sans interlocuteur, sans processus d’évaluation. Elle est condamnée soit à l’indifférence, soit à l’admiration de niche — jamais à l’examen sérieux qu’elle mériterait.
D’où vient ce blocage ? Probablement de plusieurs sources, qui se renforcent mutuellement.
Il y a tout d’abord la fidélité à ce qu’on a appris. C’est humain, c’est compréhensible, et dans une certaine mesure c’est sain. Mais la fidélité à un corpus n’est pas la même chose que la fermeture à tout le reste.
On peut honorer Bandler et Grinder sans considérer que la PNL s’est arrêtée avec eux — ce qui serait d’ailleurs inexact. Robert Dilts a énormément contribué à développer la PNL dans leur sillage, tout comme Steve et Connirae Andreas dans ces années-là.
Mais au-delà de ces noms, il y a tout un pan de développements qui n’a jamais vraiment atteint le monde francophone. Charles Faulkner, Michael Hall et bien d’autres ont produit des travaux qui mériteraient d’être mieux connus. Ils ne le sont pas — sans doute en partie parce que Dilts, solidement implanté dans la PNL francophone et abondamment traduit, a occupé l’essentiel de l’espace disponible. Ce n’est un reproche à personne. Mais le résultat est là : pour beaucoup de praticiens francophones, la PNL après Bandler et Grinder, c’est Dilts. Et à part Dilts, il n’y a pas beaucoup d’autres choses. Et il faut chercher pour les trouver dans les publications en anglais.
Vient ensuite l’argument d’autorité. Si un nouveau modèle ne porte pas la signature d’un nom célèbre du champ — un Dilts, un Andreas, un DeLozier — il semble perdre sa légitimité avant même d’avoir été lu. Comme si la valeur d’une idée dépendait de qui la signe plutôt que de ce qu’elle apporte.
Il y a également le poids du programme. Ce qui n’est pas enseigné dans les formations certifiantes n’existe pas, ou du moins pas vraiment. Le programme devient le périmètre du pensable. Ce qui est en dehors n’est pas rejeté — c’est pire : ça n’est pas vu.
Il y a, aussi peut-être la difficulté pour certain(e)s de voir un pair produire ce qu’on n’a pas produit soi-même. Non pas par malveillance, mais plutôt par une forme de gêne diffuse qui prend la forme commode du désintérêt.
Et enfin, il y a une question plus inconfortable encore et qu’on n’ose tout simplement pas se l’avouer : et si tout cela n’était que le symptôme de quelque chose de plus profond ? Et si l’incapacité collective d’accueillir la nouveauté n’était pas un accident, mais un signe ? Le signe que la PNL, en tant que discipline — c’est-à-dire une discipline qui cherche, qui questionne, qui crée — a cessé de vivre ?
Qu’elle fonctionne encore, oui. Qu’elle rend des services, certainement. Mais qu’elle a cessé d’évoluer. Qu’elle ne crée plus.
Une discipline qui n’accueille plus la nouveauté n’est pas une discipline prudente. C’est une discipline qui a renoncé à son propre principe fondateur. Car la PNL, rappelons-le, est née précisément de ça : de la modélisation de ce qui fonctionne. De la curiosité systématique envers l’excellence, où qu’elle se trouve. Retirer la curiosité de la PNL, c’est retirer le moteur et garder la carrosserie.
C’est de ce constat qu’est né le projet PNL 2.0.
Pas d’une frustration personnelle. Pas d’une volonté de rupture avec le passé. D’un constat simple : les structures qui manquent, il faut les créer. Et les créer avec les moyens de notre époque — pas en reproduisant le modèle d’un petit nombre d’experts qui publient pendant que les autres consomment. La logique du web 2.0 a montré la voie : l’intelligence collective, la publication ouverte, la contribution de tous plutôt que l’autorité de quelques-uns. Les outils existent. Les mentalités sont prêtes. C’est le cadre qui manquait.
Un espace de publication où un praticien peut proposer un nouveau modèle, un protocole, un outil — et recevoir un retour structuré de ses pairs. Un processus de feedback collectif inspiré du modèle open source : quelqu’un publie, la communauté teste, critique, enrichit, et l’auteur affine. Une validation qui ne vient pas d’un gourou ou d’une autorité unique, mais de l’intelligence collective des praticiens.
Non pas pour remplacer ce qui existe. Mais pour créer ce qui n’existe pas encore : un lieu où la PNL peut à nouveau produire, et pas seulement reproduire. Un lieu où la curiosité n’est pas optionnelle mais constitutive. Où un modèle est évalué sur ce qu’il apporte, pas sur qui l’a signé ni d’où il vient.
La PNL a été, à ses débuts, un formidable espace d’innovation. Deux chercheurs qui ne demandaient la permission à personne, qui modélisaient ce qui marchait, qui créaient des outils que le monde entier utilise encore aujourd’hui. Cette énergie-là n’a pas disparu. Elle attend un endroit où se déployer.
La question n’est pas de savoir si la PNL a encore quelque chose à dire. La question est de savoir si nous sommes prêts à l’écouter quand elle dit quelque chose de nouveau et c’est à travers la communauté de praticiens qu’elle s’exprime.
Si vous avez lu cet article, vous serez intéressé.e de découvrir le Lab de l’Atelier PNL qui offre un espace de publication et d’échange autour des modèles, techniques et procédés qui sont créés et développés par les PNListes. Cet espace est encore en phase de test et votre feedback est plus que bienvenu: https://lab.atelierpnl.eu








