Une révolution conceptuelle pour les coaches
I. Introduction : Un blasphème nécessaire ?
Le modèle des niveaux logiques de Robert Dilts constitue depuis des décennies la colonne vertébrale de la PNL francophone. Quand on pense PNL, on pense immédiatement à cette pyramide familière : environnement, comportement, capacités, croyances et valeurs, identité, transpersonnel. Son succès pragmatique est indéniable, et des milliers de coaches s’appuient quotidiennement sur cette grille de lecture pour accompagner leurs clients.
Pourtant, remettre en question ce modèle – et particulièrement son niveau “identité” – n’est pas un blasphème mais une nécessité. L’évolution des sciences cognitives, des neurosciences et de la sociologie nous invite à questionner nos outils conceptuels. Comme l’a montré Thomas Kuhn dans ses travaux sur les révolutions scientifiques, l’attachement à un paradigme établi peut parfois freiner l’innovation et limiter notre compréhension.
Cette remise en question ne vise pas à détruire mais à enrichir. L’objectif est de dépasser les limitations théoriques et pratiques du niveau “identité” pour proposer une approche plus dynamique, plus nuancée et plus ancrée scientifiquement : celle des identifications.
II. Les failles du niveau “identité” dans le modèle de Dilts
L’illusion de l’entité stable
Le premier problème du niveau “identité” réside dans sa suggestion d’une entité stable et immuable. Quand un client affirme “Je suis comme ça”, il mobilise souvent ce niveau pour justifier ses limitations. Cette approche encourage une pensée déterministe qui peut devenir un frein puissant au changement. L’identité devient alors une prison dorée, une excuse pour ne pas évoluer.
En réalité, nos cellules se renouvellent, nos pensées évoluent, nos expériences modifient continuellement notre perception de nous-mêmes et du monde. L’idée d’une identité figée relève davantage de la construction psychologique rassurante que de la réalité objective de notre être.
L’absence de définition opérationnelle
Le niveau identité souffre d’un flou conceptuel problématique. Il apparaît comme un “fourre-tout mal défini” qui mélange indistinctement rôles sociaux, missions de vie, traits de personnalité et croyances sur soi. Cette imprécision rend difficile toute intervention ciblée et efficace.
Plus troublant encore : qu’est-ce qui distingue réellement une croyance sur soi (“Je suis quelqu’un de créatif”) d’un élément d’identité ? Cette frontière artificielle révèle la faiblesse conceptuelle du modèle. Nos croyances sur nous-mêmes forment notre identité ; il n’y a pas besoin d’un niveau supplémentaire pour les distinguer.
Les critiques structurelles du modèle
Au-delà du niveau identité, c’est la structure même du modèle qui pose problème. Contrairement à ce que suggère son nom, il ne s’agit ni de véritables “niveaux” ni de “niveaux logiques” au sens mathématique du terme. Un niveau supérieur n’inclut pas systématiquement les niveaux inférieurs, et l’influence ne va pas uniquement du haut vers le bas.
La hiérarchie proposée est parfois absurde : pourquoi le comportement serait-il “logiquement supérieur” à l’environnement ? Cette structure linéaire impose une vision réductrice à des phénomènes qui sont en réalité circulaires et interconnectés.
III. Fondements théoriques du passage aux identifications
L’éclairage sociologique de Durkheim
Émile Durkheim nous offre une grille de lecture essentielle pour comprendre pourquoi il est plus pertinent de parler d’identifications que d’identité individuelle isolée. Ses travaux sur les faits sociaux et les représentations collectives révèlent la force contraignante du social sur l’individu.
Les représentations collectives – ces cadres mentaux partagés par un groupe – s’imposent à nous avec une force contraignante, façonnant nos pensées et comportements souvent à notre insu. Quand nous accomplissons nos devoirs de père, de citoyen ou de professionnel, nous suivons des normes “définies en dehors de nous” et reçues par l’éducation.
Durkheim démantèle l’illusion du “self-made-man”. L’individu n’est pas un être isolé qui se construit tout seul, mais plutôt le “fruit d’une complexion, un nœud de déterminations qui se tissent” à travers son histoire familiale, sociale et culturelle. Cette perspective révèle que nous ne pouvons pas ne pas nous identifier – nous sommes des êtres fondamentalement sociaux.
La perspective existentielle de Heidegger
Martin Heidegger enrichit cette compréhension en nous alertant sur les dangers des identifications inconscientes. Il décrit la “dictature du On” (Das Man) – cette présence anonyme des autres qui nous fait perdre notre authenticité. Le Dasein (l’être-là humain) est “de prime abord et le plus souvent” perdu dans le “On-même”, où toutes les possibilités sont nivelées par la médiocrité et le conformisme.
Cette “inauthenticité” n’est pas une absence d’identifications, mais une identification inconsciente et aliénante. Le défi n’est pas d’éviter les identifications – ce qui serait impossible – mais de les transformer. L’authenticité réside dans la “résolution”, cette capacité à “se laisser convoquer hors de la perte dans le On” pour développer des identifications conscientes et choisies.
Heidegger souligne aussi l’être-avec (Mitsein) comme dimension structurelle de l’existence. Être au monde, c’est d’emblée être avec les autres. Cette perspective confirme que l’identité ne peut être pensée indépendamment de nos appartenances sociales.
L’ancrage neurobiologique avec Damasio
Antonio Damasio apporte une dimension corporelle et neurobiologique cruciale à cette réflexion. Ses travaux révèlent que l’identité n’est pas une entité abstraite mais une propriété émergente enracinée dans le corps et les émotions.
Le proto-soi – cette représentation non-linguistique du corps qui évolue constamment – constitue la base pré-consciente de l’identité. Les marqueurs somatiques, ces changements physiologiques associés à nos émotions et expériences passées, influencent nos décisions et contribuent à notre sentiment de qui nous sommes.
Pour Damasio, l’identité émerge de l’interaction dynamique entre le corps, les émotions, la mémoire et l’environnement. Elle se construit comme une trame narrative unique, reliant notre passé à notre futur à travers notre présent. Cette vision confirme que l’identité est un processus dynamique plutôt qu’une substance fixe.
IV. La Matrice de l’Expérience : un nouveau paradigme
L’espace des identifications : une révolution conceptuelle
La Matrice de l’Expérience propose de remplacer le niveau statique “identité” par un espace des identifications dynamique et multidimensionnel. Cette approche reconnaît que nous sommes des êtres sociaux qui ne peuvent pas ne pas nous identifier, tout en offrant des outils pour rendre ces identifications plus conscientes et authentiques.
L’identification est définie comme un processus dynamique par lequel un individu adopte, à des degrés variables, le cadre cognitif collectif et le répertoire comportemental d’une ou plusieurs classes de personnes, tout en conservant sa singularité. Ce processus est bidirectionnel : l’individu s’identifie à un groupe et le groupe exerce une influence normative sur l’individu.
L’espace des identifications intègre deux composantes essentielles :
Les comportements intersubjectifs : actions typiques observables qui caractérisent une classe de personnes. Ce sont les marqueurs comportementaux d’appartenance – la façon de s’habiller, de parler, de se comporter qui signale notre identification à un groupe.
Les savoirs intersubjectifs : systèmes de valeurs, croyances fondamentales et visions du monde partagées par une classe de personnes. Ces représentations collectives agissent comme un prisme à travers lequel nous percevons et interprétons notre environnement.
L’identité re-conceptualisée
Dans ce nouveau modèle, l’identité ne disparaît pas mais est re-conceptualisée. Elle n’est plus un niveau statique mais la dimension temporelle de l’expérience, représentée par la flèche du temps qui traverse le modèle.
L’identité devient notre signature temporelle unique – la manière singulière dont chaque individu vit, interprète et intègre ses expériences au fil du temps. C’est la trame narrative personnelle qui émerge de :
- La succession d’expériences vécues
- La manière singulière de les interpréter
- L’accumulation des apprentissages
- L’évolution des identifications
- Les projections vers l’avenir
Cette reconceptualisation présente plusieurs avantages majeurs :
- Elle évite la rigidité d’une identité fixe
- Elle encourage une vision développementale
- Elle facilite le changement en le rendant naturel
- Elle reconnaît l’unicité de chaque parcours individuel
- Elle intègre pleinement la dimension sociale de l’être humain
V. Implications pratiques pour les coaches
Nouveaux outils d’intervention
Cette approche par les identifications offre aux coaches des outils d’intervention renouvelés et plus nuancés.
La cartographie des identifications devient un exercice fondamental. Il s’agit d’explorer avec le client ses différentes appartenances, conscientes et inconscientes. À quels groupes s’identifie-t-il ? Quels comportements intersubjectifs a-t-il adoptés ? Quels savoirs intersubjectifs guide ses décisions ? Cette cartographie révèle souvent des identifications contradictoires ou problématiques.
L’analyse des résonances explore les cohérences et incohérences entre les différents espaces de l’expérience. Comment les identifications du client résonnent-elles avec ses comportements individuels ? Ses capacités personnelles sont-elles en accord avec les comportements intersubjectifs de ses groupes de référence ? Ces questions révèlent les sources de conflit interne et les leviers de changement.
Le travail sur les identifications problématiques permet d’accompagner le client dans la désidentification consciente. Contrairement à l’approche traditionnelle qui cherche à “changer l’identité”, cette méthode reconnaît qu’on peut choisir de se désidentifier de certains groupes tout en développant de nouvelles appartenances plus ressources.
Stratégies d’accompagnement renouvelées
L’approche par les identifications transforme fondamentalement la posture du coach. Au lieu de demander “Qui êtes-vous ?” – question qui génère souvent des réponses figées -, le coach explore “À qui vous identifiez-vous ?” Cette reformulation ouvre un espace de mouvement et de choix.
Le coaching devient un accompagnement vers l’authenticité relationnelle – cette capacité à choisir consciemment ses identifications en fonction de ses valeurs profondes et de son projet de vie. Il ne s’agit plus de “trouver son identité” mais d’apprendre à naviguer de manière authentique entre ses différentes appartenances.
Exemples concrets d’application
Cas de transition professionnelle : Marie, cadre dans la finance, souhaite devenir thérapeute. L’approche traditionnelle explorerait son “identité profonde” pour valider ce changement. L’approche par les identifications examine ses identifications actuelles (world corporatif, performance, compétition) et futures (relation d’aide, bienveillance, développement personnel), les comportements et savoirs intersubjectifs associés, et accompagne la transition progressive entre ces univers.
Cas de conflit de valeurs : Jean se sent tiraillé entre sa vie familiale et sa carrière d’entrepreneur. Plutôt que de chercher “qui il est vraiment”, le coach explore ses identifications aux groupes “pères de famille” et “entrepreneurs”, les savoirs intersubjectifs contradictoires de ces deux univers, et accompagne Jean vers une intégration créative de ces appartenances.
Cas de crise identitaire : Après un licenciement, Sophie ne sait plus “qui elle est”. L’approche par les identifications révèle qu’elle s’était sur-identifiée à son rôle professionnel. Le travail consiste à redécouvrir ses autres identifications (mère, sportive, citoyenne engagée) et à développer de nouvelles appartenances ressources.
Conclusion : Une réflexion qui vaut la peine
Cette exploration des identifications versus identité ne vise pas à révolutionner brutalement la pratique du coaching mais à l’enrichir d’une perspective plus nuancée et scientifiquement ancrée. Les niveaux logiques de Dilts ont accompagné des milliers de transformations réussies, et cette valeur pratique mérite d’être reconnue.
Cependant, les limites conceptuelles et théoriques du niveau “identité” deviennent de plus en plus évidentes face aux avancées des sciences humaines. L’approche par les identifications, soutenue par les travaux de Durkheim, Heidegger et Damasio, offre une alternative plus dynamique et plus respectueuse de la complexité humaine.
Pour les coaches, cette réflexion ouvre des perspectives nouvelles : comprendre l’être humain non plus comme une entité isolée avec une identité fixe, mais comme un être relationnel qui se construit à travers ses identifications multiples et évolutives. Cette vision permet d’accompagner les clients vers plus d’authenticité et de liberté dans leurs choix de vie.
Le passage des niveaux logiques aux identifications n’est pas qu’une querelle théorique – c’est une invitation à enrichir notre compréhension de l’expérience humaine et, par là même, l’efficacité de nos interventions. Dans un monde en mutation rapide où les repères traditionnels s’effritent, cette approche plus fluide et adaptive de l’identité pourrait bien être l’une des clés pour accompagner nos contemporains vers plus d’épanouissement et d’authenticité.
Cette réflexion vaut la peine d’être poursuivie, car elle nous invite à évoluer non seulement comme praticiens mais aussi comme êtres humains conscients de la richesse et de la complexité de notre nature profondément sociale et relationnelle.
À voir: la vidéo présentant la matrice de l’expérience








