Introduction : Quand l’abstrait devient pratique
Les concepts de la phénoménologie peuvent paraître abstraits au premier abord, renvoyant à des débats philosophiques complexes sur la nature de l’existence et de la conscience. Pourtant, ces notions trouvent une application remarquablement concrète dans la pratique de l’accompagnement. Loin d’être de simples spéculations théoriques, elles offrent des outils d’exploration et de compréhension d’une richesse exceptionnelle pour les praticiens.
Cette utilité pratique trouve une illustration parfaite dans l’application des concepts de Selbstwelt, Umwelt et Mitwelt au questionnement en coaching – une approche qui révèle par ailleurs une convergence frappante avec le modèle de la matrice de l’expérience.
Explorer la place de l’individu : trois dimensions pour affiner le questionnement en coaching
Dans notre pratique, nous rencontrons souvent des clients qui expriment un sentiment de décalage ou de “ne pas être à leur place”. Pour aider nos clients à clarifier ce malaise, il peut être précieux de structurer notre questionnement autour de trois dimensions fondamentales issues de la pensée phénoménologique : le rapport à soi (Selbstwelt), au monde ambiant (Umwelt), et aux autres (Mitwelt).
1. Selbstwelt : Le monde du soi
Objectif : Explorer la relation du client à lui-même, ses valeurs, ses désirs profonds, son identité.
Questions à poser :
- Qu’est-ce qui est vraiment important pour toi dans la vie ?
- À quels moments te sens-tu pleinement toi-même ?
- Quelles sont tes forces, tes talents, ou tes passions que tu aimerais voir davantage présents dans ta vie ?
- Quand as-tu eu le sentiment d’être en accord avec toi-même pour la dernière fois ?
2. Umwelt : Le monde ambiant
Objectif : Comprendre comment le client vit son contexte quotidien, ses activités, son cadre de vie, son travail.
Questions à poser :
- Comment te sens-tu dans ton contexte/environnement actuel (travail, maison, ville, etc.) ?
- Quelles activités te donnent de l’énergie, lesquelles t’en retirent ?
- As-tu le sentiment que ton quotidien reflète ce que tu es vraiment ?
- Y a-t-il des situations ou des lieux où tu te sens particulièrement à ta place ou, au contraire, mal à l’aise ?
3. Mitwelt : Le monde avec autrui
Objectif : Explorer la qualité des relations du client avec les autres, son sentiment d’appartenance, de reconnaissance et de soutien.
Questions à poser :
- Avec qui te sens-tu vraiment compris(e) ou accepté(e) ?
- Quelles relations te nourrissent, lesquelles te pèsent ?
- As-tu le sentiment de pouvoir être toi-même avec les autres ?
- Y a-t-il des personnes ou des groupes auprès desquels tu aimerais te sentir plus à ta place?
Synthèse et pistes d’action
En structurant ainsi votre questionnement, vous aidez le client à clarifier où se situe son malaise :
- Est-ce un conflit intérieur (valeurs, croyances, états émotionnels,..) ?
- Un décalage avec son contexte ?
- Une difficulté dans ses relations ? Ou un mélange de ces dimensions ?
Exemple de relance globale :
« En t’écoutant, il me semble que tu te sens en décalage à la fois avec toi-même, avec ce que tu fais au quotidien, et avec certaines personnes autour de toi. Sur laquelle de ces dimensions aimerais-tu travailler en priorité ? »
En conclusion
Utiliser ces trois axes permet de poser des questions plus précises, d’éviter les généralités, et d’offrir à votre client un espace d’exploration plus riche et nuancé. Cela favorise une prise de conscience fine et ouvre des pistes concrètes pour retrouver sa place, en accord avec soi, avec son environnement, et avec les autres.
Une convergence remarquable : validation de la Matrice de l’Expérience
Cette approche phénoménologique révèle une convergence remarquable avec le modèle de la matrice de l’expérience. Cette convergence n’est pas fortuite : elle témoigne d’une compréhension profonde de la structure de l’expérience humaine qui transcende les frontières disciplinaires.
I. Les trois mondes phénoménologiques : un écho de la structure de la matrice de l’expérience
1. Selbstwelt et la dimension subjective complète de la matrice de l’expérience
Le Selbstwelt (monde du soi) révèle une correspondance remarquable avec l’architecture subjective complète de la matrice de l’expérience. Loin de se limiter à un seul espace, il englobe la richesse de notre dimension intérieure dans sa totalité.
Les questions proposées – “Qu’est-ce qui est vraiment important pour toi ?”, “À quels moments te sens-tu pleinement toi-même ?” – explorent simultanément :
L’espace méta : Ces questions touchent nos méta-programmes (notre manière habituelle de filtrer l’expérience) et nos méta-états (notre capacité réflexive à avoir un regard sur nous-mêmes). Elles révèlent comment nous nous organisons mentalement et émotionnellement.
L’espace de la singularité : Elles explorent également notre constellation unique de :
- Croyances profondes : ce qui structure notre vision du monde
- Capacités développées : nos ressources et compétences propres
- Patterns comportementaux : nos façons d’agir caractéristiques
- Expériences fondatrices : ce vécu qui nous a façonnés et continue de nous influencer
La dimension temporelle du soi : Le Selbstwelt intègre remarquablement la temporalité de notre expérience subjective :
- Le passé incarné : nos expériences vécues qui constituent notre histoire personnelle
- Le présent vécu : notre manière actuelle de nous rapporter à nous-mêmes
- Le futur appelant : ces désirs inconscients et cette direction intérieure vers laquelle nous sommes attirés
Validation théorique : La phénoménologie confirme que l’expérience du soi n’est pas une “identité” établie au sommet de la pyramide des niveaux logiques mais un processus dynamique, temporel et multidimensionnel de rapport à soi. Cette vision correspond exactement à la conception non-réductrice de la matrice qui refuse d’enfermer la subjectivité dans un niveau unique et reconnaît sa richesse systémique.
2. Umwelt et la Reconceptualisation du Contexte
L’Umwelt (monde ambiant) valide brillamment la transformation de l'”environnement” des niveaux logiques en “contexte” dans la matrice. Les questions proposées reflètent exactement la conception systémique du contexte dans la matrice : un système vivant complexe où l’individu n’est pas passivement contenu mais participe activement à sa co-création.
Validation théorique : La phénoménologie confirme que notre rapport au monde n’est ni objectif ni passif, mais constitué par notre manière d’être-au-monde, validant ainsi l’approche non-hiérarchique de la matrice.
3. Mitwelt et l’Espace des Identifications
Le Mitwelt (monde avec autrui) valide de manière éclatante le remplacement du niveau “identité” par l’espace des identifications. Les questions explorent précisément ces identifications multiples qui nous constituent, confirmant que nous ne sommes pas une identité unique mais un tissage complexe d’appartenances et de relations.
Validation théorique : La phénoménologie établit que l’être-avec (Mitsein) est constitutif de l’existence humaine, validant ainsi la centralité des identifications dans la matrice.
II. Convergences structurelles
La Non-Hiérarchisation de l’Expérience
L’approche phénoménologique ne hiérarchise pas les trois dimensions Selbstwelt/Umwelt/Mitwelt, tout comme la matrice refuse la hiérarchie des niveaux logiques. Cette convergence révèle une compréhension commune : l’expérience humaine est systémique, non linéaire.
La phrase clé – “En t’écoutant, il me semble que tu te sens en décalage à la fois avec toi-même, avec ce que tu fais au quotidien, et avec certaines personnes autour de toi” – illustre parfaitement cette approche systémique où les différentes dimensions s’influencent mutuellement.
L’Intersubjectivité comme Fondement
La phénoménologie révèle que même notre rapport à nous-mêmes (Selbstwelt) est structuré par l’intersubjectivité. Ceci valide l’intuition de la matrice : nos identifications ne sont pas des ajouts externes à une identité préexistante, mais participent à la constitution même de notre expérience du soi.
La Temporalité Implicite
L’approche évoque subtilement la dimension temporelle (“pour la dernière fois”, “aimerais”), écho de la temporalité implicite dans la matrice où l’expérience présente est toujours tissée de mémoire et de projection.
III. Implications pratiques : une validation méthodologique
Questionnement Systémique
L’approche proposée – explorer les trois dimensions sans les hiérarchiser puis identifier les priorités d’intervention – correspond exactement à l’utilisation pratique de la matrice de l’expérience.
Respect de la Complexité
Contrairement aux interventions linéaires, les deux approches respectent la complexité de l’expérience humaine en reconnaissant que le changement dans une dimension affecte l’ensemble du système.
Focus sur l’Expérience Vécue
Les deux modèles privilégient l’exploration de l’expérience subjective plutôt que l’application de catégories normatives, validant l’approche phénoménologique de la matrice.
IV. Une validation inattendue et enrichissante
Il convient de rappeler que la matrice de l’expérience a été construite sur la base de la PNL, et plus précisément de l’exploration rigoureuse de la structure de l’expérience subjective. Partant d’une critique pratique des limites du modèle des niveaux logiques de Dilts, elle a émergé de l’observation clinique et de la nécessité d’un outil plus fidèle à la complexité du vécu humain.
On peut s’étonner – ou se réjouir – que la phénoménologie vienne ainsi, a posteriori, valider ce modèle né de préoccupations purement pratiques. Cette validation n’était certes pas nécessaire : la matrice de l’expérience tire sa légitimité de son efficacité opérationnelle et de sa capacité à éclairer les processus de changement. Mais cette convergence inattendue avec une tradition philosophique reconnue offre un “grain à moudre” particulièrement riche pour mieux comprendre et intégrer la matrice dans nos pratiques.
Cette rencontre fortuite révèle plusieurs enseignements précieux :
La justesse intuitive de l’approche systémique : Que la critique empirique des niveaux logiques aboutisse aux mêmes conclusions que l’analyse phénoménologique de l’existence confirme la pertinence de l’approche non-hiérarchique de la matrice.
La profondeur insoupçonnée du modèle : La correspondance avec les concepts de Selbstwelt/Umwelt/Mitwelt révèle que la matrice capture des dimensions fondamentales de l’expérience humaine, bien au-delà de ses intentions initiales.
Un enrichissement mutuel de la pratique : Cette validation philosophique offre aux praticiens :
- Un vocabulaire conceptuel plus riche pour explorer l’expérience du client
- Une légitimité théorique renforcée pour défendre l’approche systémique
- Des pistes d’approfondissement pour affiner leur questionnement
À vous de jouer !
N’hésitez pas à enrichir votre propre grille de questions, à l’adapter à votre style et à la singularité de chaque client. L’essentiel demeure : aider chacun à retrouver l’harmonie entre soi, le monde, et autrui – que cette harmonie s’exprime dans le langage de la phénoménologie ou dans celui de la matrice de l’expérience.
Cette convergence nous rappelle finalement que les meilleurs outils d’accompagnement naissent souvent de l’observation attentive du réel, et que leur validation théorique, quand elle survient, constitue un heureux bonus qui enrichit notre compréhension sans pour autant constituer leur fondement premier.








