L’identité selon Robert Dilts, relue par la Matrice de l’Expérience

Christian Admin - 04/07/2026

Il y a des séminaires dont on garde la trace longtemps après. Celui que Robert Dilts a donné à Montreux en décembre 1998, sous le titre Identity and Evolutionary Change, est de ceux-là : il prend au sérieux le niveau que la PNL a longtemps effleuré sans oser s’y installer, celui de l’identité. Vous connaissez sans doute déjà les niveaux logiques, vous en avez peut-être fait votre carte de travail quotidienne. Ce que je vous propose ici n’est pas de la ranger, mais de la relire, d’abord pour elle-même, ensuite à la lumière de la Matrice de l’Expérience, et enfin de voir en quoi cette dernière la prolonge.

La démarche se fait en trois temps. Le premier expose fidèlement ce que Dilts entend par identité et par changement évolutif : c’est le cœur de l’article, et je m’y attarde parce que sa pensée mérite d’être restituée avec soin plutôt que résumée à la hâte. Le deuxième relit cette matière avec les catégories de la Matrice, non pour corriger quoi que ce soit, mais pour voir ce qu’un autre découpage permet d’apercevoir. Le troisième, plus bref, situe la relation entre les deux modèles : elle n’est pas d’opposition, elle est d’extension, au sens précis où la relativité d’Einstein étend la mécanique de Newton sans la démentir.

Premier temps : l’identité chez Dilts

Dilts part d’un constat qui donne son ton au séminaire : le niveau de l’identité est l’un des domaines de changement les moins explorés par la PNL, et pourtant le plus profond que ses outils permettent d’influencer. Il en fait le fondement des autres niveaux ; travailler là, dit-il en substance, engage davantage que d’ajuster un comportement, une compétence ou une croyance. C’est de ce niveau que dépend la possibilité d’un changement qu’il qualifie d’évolutif : non pas réparer ce qui dysfonctionne, non pas amplifier ce qui marche déjà, mais transformer le terrain lui-même sur lequel poussent nos manières d’être. Sa métaphore du jardin distingue ces trois régimes, arracher les mauvaises herbes, semer de nouvelles graines, modifier la nature du sol, et l’identité relève du troisième, le plus englobant.

Pour situer l’identité, Dilts la loge dans son modèle des niveaux, ce que nous nommons, à l’Atelier PNL, les niveaux d’intervention, et que lui appelle tantôt niveaux logiques, tantôt niveaux neuro-logiques ; ce sont bien ses niveaux à lui que je décris ici. L’empilement va de l’environnement au comportement, aux capacités, aux croyances et valeurs, à l’identité, puis au niveau spirituel. Chaque étage organise celui qui se trouve en dessous ; agir en haut retentit vers le bas, l’inverse n’étant pas garanti. L’identité occupe une position charnière : au-dessus des croyances et des valeurs, qu’elle consolide « en une sensation de Soi », et sous le spirituel, qui l’ouvre vers plus vaste. À chaque niveau, Dilts associe une question. L’identité répond à « Qui ? » ; le spirituel, à un « Qui d’Autre ? » qui relie la personne aux systèmes plus larges dont elle fait partie. Dilts double cette lecture d’une correspondance neurologique : chaque niveau mobiliserait des circuits de plus en plus profonds, et l’identité renverrait aux systèmes immunitaire et endocrinien, cette fonction sourde du maintien de la vie.

Le mot “identité” retient l’attention de Dilts. Il rappelle que ce mot vient du latin idem, « le même », et reprend la définition classique d’une uniformité de caractère à travers des cas différents. L’identité, dans cette acception, c’est ce qui ne se modifie pas, ce qui se déroule comme un fil conducteur au travers des contextes et s’exprime dans tout ce que vous faites. Vous reconnaissez ici un point de contact direct avec la distinction que Paul Ricœur pose entre l’identité-idem et l’identité-ipse, sur laquelle nous reviendrons. Dilts pousse même la définition jusqu’à une formule quasi philosophique : l’identité serait la réalité à son niveau le plus profond, là où le sujet et l’objet se confondent.

Un point mérite d’être souligné, car on caricature parfois Dilts en lui prêtant une identité close sur elle-même. C’est l’inverse. Chez lui, l’identité n’est jamais un point d’arrivée : elle s’articule vers le haut à une mission, « ma mission est de… », puis à la vision d’un système plus large qu’elle sert. Le « Je suis » appelle un « pour quoi » et un « pour qui ». L’identité, chez Dilts, est structurellement ouverte : elle se tient au seuil de quelque chose qui la dépasse.

C’est la métaphore de l’arbre qui rassemble tout cela. L’identité est le tronc, le centre essentiel de l’être, et de ce tronc partent deux ensembles. Vers le bas, des racines internes, le réseau des valeurs, des croyances, des capacités, du corps, qui plongent dans le sol et remontent force et nourriture. Vers le haut, des branches et des feuilles, la participation aux systèmes plus vastes, la famille, le métier, la communauté. L’image dit précisément ce que le modèle veut dire : l’identité est la charnière entre un intérieur, les racines, où se mêlent la neurologie et le corps mais aussi les croyances, les valeurs et les capacités, et un extérieur, la participation à des systèmes plus vastes. Le « Qui » se tient au point de jonction. Et il faut nommer ce dehors avec justesse, car c’est là que se prépare, discrètement, tout l’écart avec la Matrice : ce vers quoi Dilts ouvre l’identité n’est pas de l’ordre de l’appartenance à des catégories de personnes, mais de la connexion à un tout plus grand que soi, un système, une communauté, un réseau du vivant. Là où Dilts pense une participation au plus vaste, la Matrice pensera, nous le verrons, des appartenances, ces identifications par lesquelles nous nous rangeons parmi nos semblables. Et c’est par lui, ajoute Dilts, que se manifestent ce qu’il nomme les fruits de l’Esprit : la guérison, la joie, la compassion, l’engagement, l’amour.

De cet arbre, Dilts distingue encore soigneusement l’identité de ce qu’il appelle le concept de soi. L’identité serait le territoire ; le concept de soi, une carte de ce territoire, bâtie à partir des croyances que l’on entretient sur son propre potentiel et ses propres limites. La distinction est féconde : elle permet de comprendre pourquoi l’on peut se tromper sur soi, pourquoi la représentation qu’on a de sa propre identité peut être plus étroite que ce qu’on est. Le concept de soi, chez Dilts, se travaille et se corrige, précisément parce qu’il n’est qu’une carte.

Le séminaire déploie enfin un lexique précis pour penser le rapport entre l’identité et tout le reste. Dilts nomme attachement le fait de confondre quelque chose comme partie de soi, dépendance le fait de croire qu’on en a besoin pour survivre ou pour être qui l’on est, indépendance la croyance en une identité close et complète, et coïndépendance cette position plus mûre où l’on possède une identité et une source d’existence propres tout en choisissant une relation d’interdépendance qui élargit qui l’on est. À cela il adosse un travail de désidentification puis de réidentification, mené comme une méditation guidée qui parcourt un à un les niveaux, l’environnement, le corps, les pensées, les croyances, les perceptions de soi, en répétant à chaque étage que ce n’est pas encore « vous », que vous êtes quelque chose de plus profond. Au terme du dépouillement, ce qui subsiste, Dilts le nomme sans détour : une essence, une âme, une énergie, qui s’ouvre à son tour vers un champ plus vaste que soi.

Cette dimension spirituelle et transpersonnelle, il ne la gomme jamais. Elle traverse le séminaire de bout en bout, du niveau spirituel « Qui d’Autre ? » aux fruits de l’Esprit, de la désidentification vers l’âme jusqu’aux archétypes de transformation empruntés à Jung, ces figures du passage, de la renaissance, de la métamorphose. Il y a là un registre que Dilts habite pleinement et avec cohérence, et qui fait partie intégrante de sa manière de penser l’identité. Une question, chez lui, résume cette recherche de la permanence dans le changement : face aux grands basculements d’une vie, comment saviez-vous que vous étiez devenu différent ? Et comment saviez-vous que vous étiez resté le même ?

Deuxième temps : la même matière, lue par la Matrice

Reprenons cette matière avec les catégories de la Matrice de l’Expérience. Non pour trancher, mais pour voir : un autre découpage éclaire d’autres reliefs, et c’est de ce déplacement du regard qu’il s’agit, pas d’un jugement.

Le premier déplacement se joue sur le mot, et il part de là même où Dilts s’était arrêté. Dilts note que « identité » veut dire idem, « le même ». La Matrice prend cette étymologie au mot et en tire une conséquence. Si l’identité désigne ce qui me rend identique, alors elle ne me distingue pas comme unique : elle me rattache à des classes de personnes auxquelles je ressemble. Le « qui suis-je ? » se retourne en « à quelles catégories suis-je identique ? ». On passe ainsi de l’identité, un nom, qui suggère une chose stable, aux identifications, au pluriel : des processus sociaux, contextuels, réversibles, par lesquels je me relie à des groupes, des rôles, des récits. Disons-le nettement pour éviter tout malentendu : la Matrice ne corrige pas Dilts, elle prolonge une intuition qu’il avait déjà, puisque c’est lui qui pose le fait étymologique. Elle se contente d’en déplier la conséquence structurelle qu’il ne tire pas, dissoudre le niveau en un réseau d’identifications.

Ce déplacement change la manière d’accompagner. Devant quelqu’un qui dit « je ne sais plus qui je suis », on ne cherche plus à restaurer une identité au singulier ; on aide à clarifier et à réorganiser le réseau des identifications. Prenez une personne construite, sans le savoir, sur l’identification à « ceux qui doivent mériter leur place ». Tant qu’on la traite comme une essence, je suis quelqu’un qui doit faire ses preuves, la porte reste fermée. Dès qu’on la traite comme une identification parmi d’autres possibles, on peut faire émerger des classes alternatives, « ceux qui savent qu’ils ont déjà leur place », et ouvrir un choix là où il n’y en avait pas. L’identification, contrairement à l’identité, est agentique : on peut travailler avec.

Le deuxième déplacement touche à la place même de l’identité dans le modèle. Chez Dilts, elle est un niveau, un étage de l’empilement, situé, nommé, sur lequel on intervient directement. Dans la Matrice, elle n’est pas un niveau : elle est une propriété émergente, représentée par un point sans surface au centre du dispositif, un point géométrique, sur lequel on ne peut par définition rien poser. Le choix est délibéré. L’identité n’est pas un contenu qu’on manipule, c’est le résultat de l’orchestration de tous les espaces : la Singularité (ce qui est propre à la personne, son faire, son savoir-faire, son savoir, ses émotions), les Identifications, l’Espace Méta où se tient la conscience réflexive, et le Contexte qui englobe le tout.

La conséquence pratique n’est pas qu’on renonce à travailler l’identité, mais qu’on déplace le levier. On n’agit pas sur l’image, on agit sur ce qui la produit, comme on ne retouche pas un hologramme en grattant sa surface, mais en modifiant le dispositif qui l’engendre. Là où l’arbre de Dilts fait de l’identité un tronc bien réel, centre substantiel de l’être, la Matrice y voit une forme émergente, sans substance propre, qui se recompose dès qu’un des espaces bouge. Les deux images sont cohérentes chacune dans son cadre ; elles ne visent simplement pas le même plan de coupe.

Reste la question que Dilts pose si bien : comment saviez-vous que vous étiez resté le même ? C’est la question de la permanence, ce que Ricœur nommait l’identité-idem, et que Dilts installe au cœur de son modèle comme ce qui ne se modifie pas. La Matrice ne la balaie pas ; elle la reloge. Car une identité purement émergente, saisie à l’instant, serait trop fugace pour fonder le sentiment durable d’être soi. Ce point central n’est en réalité que le plan de coupe d’un axe perpendiculaire : l’axe du temps, la flèche qui va du passé vécu au futur désiré en traversant le présent. La permanence que vous éprouvez n’est pas celle d’une substance immobile ; c’est celle d’un récit qui tient, l’identité narrative, ce fil que l’on tisse en reliant ce qu’on a été à ce qu’on devient. Là où Dilts loge la permanence dans une essence, la Matrice la loge dans le récit.

Un dernier trait distingue les deux lectures. L’empilement de Dilts est vertical et descendant : on agit en haut, cela retentit en bas. C’est vrai, et c’est utile, dans bien des situations. La Matrice organise les mêmes éléments mais autrement. Le comportement, les capacités, les croyances y sont bien présents mais représentés comme formant un cercle mettant en évidence des boucles de rétroaction où chaque espace influence les autres et en retour est influencé par eux. Un comportement nouveau fait émerger une capacité, qui remet en jeu une croyance, laquelle rejaillit sur le contexte relationnel, qui reconfigure les émotions. La cascade cède la place à un système. Ni l’une ni l’autre organisation n’est fausse ; chacune rend visible ce que l’autre laisse dans l’ombre.

Il reste la question de la dimension spirituelle, que Dilts représente par un niveau placé tout en haut de sa pyramide, parfois figuré par une pyramide inversée. Là où l’accompagnement s’arrête, quand le dépouillement a tout retiré, Dilts nomme ce qui subsiste une essence, une âme. Le mot est le sien : il parle bien d’essence, et il faut le dire nettement plutôt que le noyer sous les réserves. La pensée qu’il déploie est celle d’un noyau permanent, que le sujet ne peut jamais tout à fait connaître et qui pourtant demeure ; c’est une pensée essentialiste, assumée comme telle. Cette essence permanente et inconnaissable directement n’est d’ailleurs pas sans parenté avec le désir fondamental inconscient dont parle Lacan : un fond réel, mais qu’on n’atteint jamais de face. Sur un point précis, celui du concept de soi, Dilts affine : le concept de soi est la carte que nous dressons de notre identité profonde, faite des croyances que l’on entretient sur qui l’on est ou croit être, et à ce titre il relève de l’espace des croyances et des valeurs.

La Matrice, elle, se tient ailleurs. En intégrant ce désir fondamental inconscient, elle se place entre les deux extrêmes que sont l’essentialisme, qui pose une nature donnée, et l’existentialisme, qui la fait entièrement construire. Nous ne pouvons pas savoir quelle est notre nature profonde ; mais nous pouvons développer la compétence de sentir quand nous nous en éloignons, quand nous restons sur notre ligne de vie ou quand nous en divergeons. Ce désir fondamental, vous pouvez l’imaginer comme votre essence ou comme quelque chose qui reste à construire : la Matrice laisse ce choix ouvert, et c’est délibéré. Elle ne tranche pas parce que ce n’est pas à elle de trancher.

Il y a un dernier point à regarder avec lucidité, et sans en faire un procès. En logeant la spiritualité au sommet de sa pyramide, Dilts nous dit aussi quelque chose de son propre système de croyances. Car il n’a rien d’évident que le spirituel doive se situer « au-dessus » : d’autres traditions le logent au contraire dans la profondeur, tout en bas, comme une racine plutôt qu’une cime. La verticale de Dilts porte donc, à cet endroit précis, un choix de croyances qui lui appartient, et il vaut la peine d’en être conscient, non pour le contester, mais parce que c’est exactement ce que tout ce parcours a laissé voir : le spirituel n’est pas un niveau ontologique qui serait donné d’avance, c’est un contenu de croyances, y compris chez celui qui le place au faîte de l’édifice. On le retrouve d’ailleurs dans la dimension temporelle de l’identité, car le transpersonnel illustre bien comment ce système de valeurs se construit au fil de la vie. C’est en avançant à travers le temps que l’on peut reconnaître si l’on reste sur sa ligne de vie ou si l’on s’en écarte, sous l’effet d’événements extérieurs ou de choix mal ajustés. Et peut-être est-ce là l’essentiel de ce que la Matrice retient du spirituel : ce vers quoi nous allons demeure un mystère.

Troisième temps : une extension, pas une rupture

Comment nommer, alors, la relation entre les deux modèles ? La comparaison la plus juste vient de la physique. Newton et Einstein ne s’opposent pas : ils travaillent à des degrés de généralité différents. La mécanique de Newton reste parfaitement valide, et même préférable, parce que plus simple et plus rapide, pour tout ce qui relève de notre expérience ordinaire : lancer une balle, construire un pont, calculer une trajectoire. La relativité d’Einstein ne la dément pas ; elle la contient comme cas particulier et devient nécessaire aux frontières, près des très grandes vitesses ou des masses extrêmes, là où la carte newtonienne accumulerait des erreurs. C’est une extension du domaine de validité, pas une réfutation.

Il en va de même ici. Les niveaux d’intervention de Dilts restent valides, et souvent préférables, pour le travail que l’on pourrait dire classique : acquérir un comportement, développer une compétence, transformer une croyance, dans un contexte stable et une demande délimitée. Sur ce terrain, leur clarté et leur rapidité sont des atouts, et quarante ans de pratique en attestent. Et Dilts le confirme quand il nous dit que “le niveau de l’identité est l’un des domaines de changement les moins explorés par la PNL”. C’est là que la Matrice devient utile, quand la question devient franchement identitaire (« je ne sais plus qui je suis », « je me sens plusieurs »), mais aussi lorsque le contexte cesse d’être un décor neutre pour reconfigurer l’expérience d’une pièce à l’autre, ou quand la complexité systémique fait échouer les changements pourtant bien conduits. Aux abords de ces seuils, traiter l’identité comme un niveau stable revient à garder Newton là où Einstein commence à s’imposer : cela fonctionne encore à peu près, au prix d’erreurs qui s’accumulent.

Ce n’est donc pas un choix de camp, mais un usage situé : chaque modèle dans son domaine, en sachant reconnaître le moment où l’on passe de l’un à l’autre. La Matrice ne remplace pas les niveaux ; elle les situe, et prend le relais quand la complexité l’appelle.

Il reste beaucoup à explorer de ce côté-là : la manière dont les identifications se réorganisent, ce que devient le travail somatique ou transgénérationnel dans un cadre circulaire, comment se raconte l’identité narrative en séance. Ce sont des chantiers ouverts, et vous êtes bien placés pour les instruire avec nous. La Matrice de l’Expérience n’est pas une doctrine achevée, mais une carte qu’on continue de dessiner, une carte à laquelle votre pratique peut ajouter des reliefs.

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