« Je vis ma vie en cercles qui s’élargissent
et qui s’étendent au-dessus des choses.
Je n’achèverai peut-être pas le dernier,
mais je veux le tenter. »
Rainer Maria Rilke, Le Livre d’heures
Une chercheuse interroge vingt-quatre personnes réputées pour leur discernement — présidents d’université, dirigeants, membres du clergé, hauts fonctionnaires publics. Elle leur demande, en substance : qu’est-ce qui fait que vous voyez plus loin que les autres ? Et elle découvre que ces personnes ont un point commun inattendu: elles ne se vivent pas comme un moi fixe. Elles changent, évoluent, se transforment — et c’est précisément cela qui leur permet de lire chaque situation avec un regard ajusté.
Cette chercheuse s’appelle Caroline Bassett. Son étude, publiée en 2005 dans la revue ReVision sous le titre « Emergent Wisdom: Living a Life in Widening Circles », propose une carte de la sagesse construite par théorisation ancrée — une méthode qui part des entretiens, pas des théories. Je vous propose de parcourir cette carte ensemble, parce qu’à chaque étape, vous allez reconnaître quelque chose. Quelque chose que vous pratiquez déjà.
Une carte, pas un verdict
Bassett commence par un constat d’humilité : chercheurs et praticiens s’accordent sur très peu de choses au sujet de la sagesse, sauf deux. Elle ne tient pas dans une seule qualité. Et les personnes sages restent imparfaites.
Son modèle n’est donc pas une définition, pas un test, pas un idéal à atteindre — c’est une carte de territoire, avec quatre régions qui se répondent. Elle propose d’ailleurs une image : un ballon de baudruche sur lequel on aurait écrit. Dégonflé, on ne lit rien. Gonflé, les lettres deviennent lisibles — mais tout reste une seule et même membrane. Les quatre dimensions qui suivent sont distinctes pour l’œil, indissociables dans la vie.
Discerner — la fonction cognitive
La première dimension, Bassett la nomme Discerning : la capacité à distinguer des variations subtiles, à regarder « les forces sous-jacentes sans se laisser distraire par les symptômes de surface », comme le formule un de ses interviewés. Sa caractéristique maîtresse est l’objectivité : sortir de la situation pour la voir telle qu’elle est, avec le moins de projection et de distorsion possible.
Les questions d’entraînement qu’elle associe à cette dimension vous sembleront familières : Que se passe-t-il vraiment ? Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est important ? Ce sont, presque mot pour mot, les questions que vous posez quand vous calibrez, quand vous démêlez l’observation de l’interprétation, quand vous montez dans l’Espace Méta pour regarder la situation depuis un point de vue qui n’y est plus englué.
Bassett s’appuie ici sur les travaux de Robert Sternberg (2001), pour qui la sagesse consiste à maintenir un équilibre entre trois niveaux d’intérêts : les siens propres, ceux des autres, et ceux des institutions. Ni égoïsme, ni oubli de soi — les bouddhistes, rappelle-t-elle, appellent ce dernier « la compassion idiote ».
Cet équilibre, vous pouvez l’entendre avec une oreille de PNListe : c’est un méta-programme — l’orientation vers soi ou vers les autres — dont la sagesse serait le point de réglage mobile. Dans la Matrice de l’Expérience, les méta-programmes occupent le cercle intérieur de l’Espace Méta : des filtres de tri qui opèrent à notre insu tant que personne ne les a nommés, et qui deviennent des leviers dès qu’on les repère. Ce que Sternberg décrit comme une vertu, vous pouvez le travailler comme un réglage : où votre attention se porte-t-elle spontanément — sur vos intérêts, sur ceux des autres, sur ceux du collectif — et qu’est-ce que la situation, elle, demande ?
Respecter — la fonction affective
Voir clair ne suffit pas. « Il faut se soucier des gens », dit une juge de cour suprême d’État interrogée dans l’étude. La deuxième dimension est affective, et sa caractéristique maîtresse est l’ouverture — ce que Bassett appelle l’ouverture radicale : l’effort délibéré pour prendre la perspective de personnes très différentes de soi, en particulier celles qui ne sont pas à la table.
Sa question d’entraînement : Comment quelqu’un d’autre comprend-il la réalité ? Vous la reconnaissez — c’est la deuxième position perceptuelle, poussée jusqu’à sa conséquence éthique. Pas seulement se mettre à la place de son interlocuteur dans un entretien, mais reconstruire le monde depuis la tête de l’homme d’en face, de la mère isolée, du fermier à l’autre bout du pays. Bassett cite deux manifestations à grande échelle de cette sphère de considération élargie : le Dalaï-Lama qui prie pour les envahisseurs de son pays, et la Commission Vérité et Réconciliation de Mandela, qui a préféré la confession amnistiée à la vengeance.
S’engager — la fonction active
Troisième dimension, et c’est peut-être la plus dérangeante pour une certaine image contemplative de la sagesse : « Je ne pense pas que vous trouverez quelqu’un de sage qui mène une vie passive », déclare une militante interrogée. Un professeur d’université le formule ainsi : «La sagesse, c’est de l’action, pas seulement de l’être.»
Le discernement et la compassion ne peuvent pas rester au coin du feu : ils doivent se montrer dans le monde, sous forme d’action engagée pour le bien commun. Les compétences associées — jugement sûr, décisions fondées sur l’équité, courage moral — rejoignent ce que nous appelons en PNL la vérification écologique, mais étendue au-delà de l’individu : À quelles fins mes actions sont-elles dirigées ? Quels moyens est-ce que j’utilise ?
Se transformer — la fonction réflexive
La quatrième dimension est celle qui m’a le plus arrêté — c’est elle qui m’a donné envie de vous présenter cet article. Sa caractéristique maîtresse est la conscience de soi, et ses compétences sont la connaissance de soi, l’acceptation de soi — y compris de ses parts les moins flatteuses — et la capacité à se voir comme partie d’un système plus vaste.
Pour décrire son sommet, Bassett mobilise la théorie des ordres de conscience de Robert Kegan (1994). Au quatrième ordre, une personne devient l’auteur de sa propre vie : elle prend du recul sur les croyances dont son milieu l’a imprégnée, au lieu d’être gouvernée par elles. Au cinquième ordre, un pas de plus : la personne comprend qu’elle a un moi mais qu’elle n’est pas ce moi. Le soi cesse d’être une unité stable pour devenir un processus — ce que Kegan nomme le self-transforming self, le soi qui se transforme lui-même.
Cette dimension réflexive a une adresse précise dans la Matrice de l’Expérience : l’Espace Méta, ce centre où s’étagent méta-programmes et méta-états. Le quatrième ordre de Kegan — regarder ses croyances au lieu de regarder à travers elles — c’est le geste que Michael Hall décrit avec les méta-états : porter un état sur un autre état, une pensée sur sa propre pensée. La conscience de soi que Bassett place au cœur de la sagesse correspond à ce mouvement que vous pratiquez chaque fois que vous montez en méta : le sujet devient objet, ce qui me gouvernait devient ce que je peux observer — et donc travailler.
Et le cinquième ordre prolonge ce mouvement jusqu’au demi-cercle supérieur de la Matrice : l’espace des Identifications. Ce que Kegan décrit par la psychologie développementale, c’est très exactement le passage de l’identité aux identifications. Une personne sage, dans cette étude, ne défend pas l’existence d’un moi unique et fixe — elle navigue entre des appartenances multiples, accepte le paradoxe et l’incertitude, et se reconnaît comme partie d’un tout plus large. « Je ne me vois pas comme un individu, dit une femme qui dirige un centre culturel. Je sais où je suis parce que je m’appuie sur le dos de beaucoup, beaucoup d’autres. »
La spirale, pas la ligne
Bassett referme sa carte par une précision qui change tout : ces quatre dimensions ne forment pas une échelle qu’on gravit une fois pour toutes. Elles forment une spirale. La transformation de soi permet de recommencer le cycle — discerner, respecter, s’engager — mais à un niveau plus profond, avec moins de distorsions, une sphère de considération plus large, un engagement plus juste. Dans le langage de la Matrice : chaque passage par l’Espace Méta élargit le cercle depuis lequel le suivant sera parcouru. Les cercles s’élargissent, comme dans le poème de Rilke qui ouvre l’article : on ne sait pas si l’on achèvera le dernier, mais on s’y donne.
Ce modèle reste ce qu’il annonce : une carte parmi d’autres, issue de vingt-quatre entretiens et d’une lecture transdisciplinaire, pas d’un essai contrôlé randomisé. Pas une preuve, pas un dogme — une invitation. Mais cette invitation, il me semble, parle directement à notre pratique : chacune des questions d’entraînement de Bassett pourrait figurer telle quelle dans un protocole d’accompagnement. Et si la sagesse s’apprend — c’est la conviction centrale de son article — alors les Pratiques Neuro-Linguistiques comptent parmi les disciplines les mieux placées pour l’entraîner, cercle après cercle.
Je vous invite à faire l’exercice : reprenez les quatre familles de questions — Que se passe-t-il vraiment ? Quel point de vue suis-je en train d’adopter ? Qu’est-ce qui guide mes actions ? De quoi fais-je partie ? — et posez-les sur une situation qui vous occupe en ce moment. Bassett suggère de les utiliser comme une basse continue, en se les reposant encore et encore, sans se raconter d’histoires sur ses propres réponses. C’est une pratique modeste. C’est peut-être par là que les cercles commencent à s’élargir.
Sources citées
- Bassett, C. (2005). « Emergent Wisdom: Living a Life in Widening Circles ». ReVision, vol. 27, n° 4, p. 6-11.
- Bassett, C. (2005). « Laughing at gilded butterflies: Integrating wisdom, development, and learning ». In Oxford Handbook of Adult Development and Learning, dir. C. Hoare. New York : Oxford University Press.
- Kegan, R. (1994). In Over Our Heads: The Mental Demands of Modern Life. Cambridge, MA : Harvard University Press.
- Rilke, R. M. (1996). Rilke’s Book of Hours, éd. A. Barrows et J. Macy. New York : Riverhead Books.
- Sternberg, R. (2001). « Why schools should teach for wisdom: The balance theory of wisdom in educational settings ». Educational Psychologist, 36 (4), p. 227-245.
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